La santé de l’esprit
Écrit par Carlos Gravito   
06-02-2007

Oronce Fine (1531)C’était le premier débat de Février, le mois des « purifications », dernier de l’année à partir du moment où le roi Numa l’a ajouté avec Janvier aux dix autres qui formaient le calendrier romain, César le replaçant ensuite au deuxième rang parce que le chiffre deux était un numéro néfaste approprié à cette époque de l’année, ça tombait le 4, jour de sainte Véronique, qui essuya le front de Jésus mal en point sur la montée du Golgotha comme le rappela judicieusement Gunter Gorhan, l’animateur, et on se trouvait en pleine lune, propice aux activités de sorcières ou de loups-garous, lorsque l’on s’apprêta au café des Phares à discuter sur le sujet : « Comment reconnaître un esprit en bonne santé ? » Que dire d’un esprit à l’agonie, caractérisée par une irrigation cérébrale insuffisante ?

Sans s’asperger d’eau bénite ni adjurer les lutins et farfadets qui le tarabustaient, Victor, qui avait suggéré le thème, allégua que « le cerveau est un muscle et, que l’on soit fou ou intelligent, on doit pouvoir l’exercer par la lecture et la réflexion afin de l’améliorer ou le conserver en bonne santé ». Il s’étonnait, par ailleurs que, à cette même fin, les bouddhistes arrêtent de penser.

Il est apparu immédiatement qu’il convenait de définir d’abord ce que c’est l’esprit et, à partir de là, nous sommes entrés dans le brouillard du « monde différent ou invisible que l’on crée par le langage », mais que « l’on se sent bien et heureux de vivre quand il est en bonne santé », la brume s’épaississant dès que Nathalie fit savoir « que la peur de la mort met l’esprit en mouvement mais que si l’on se soumet à la terreur des mâles on devient névrosés ; les hommes s’apprêtent à saccager Mars, a-t-elle ajouté, et personne ne dit rien ».

Devant la double difficulté, soulevée par Nadia, à définir l’esprit et la santé, on remémora le cas d’un intellectuel, Althusser, qui étrangla sa femme mais, étant donné que « ce que l’on sait est trop court pour appréhender la réalité », on a convenu, à l’initiative d’Alfred, de « chercher un petit consensus », c’est-à-dire, se rendre à l’évidence que « l’esprit est un mystère ».

- Si tu ne peux pas le dire, conseilla Gunter, pense-le.
- Je m’aime moi-même, cria alors quelqu’un. A la place d’esprit je préfère dire « tête » : Bismarck/Churchill, des têtes en bonne santé ; Hitler/Staline, des têtes en mauvaise santé.
- Dans l’appréciation de la bonne santé de l’esprit, jugea ensuite Irène, il faut distinguer la perception que j’en ai moi-même, du jugement des autres.

« Mens sana in corpore sano », esprit sain dans un corps sain, tel était le conseil de Juvénal qui, dans sa phrase originale « Orandum est, ut sit, mens sana in corpore sano », parait croire que l’homme, s’il est vraiment sage, doit prier pour obtenir la santé de l’âme jointe à celle du corps, une maîtrise de l’esprit par l’attachement que l’agnostique, froissé dans sa supposée liberté de penser, préfère troquer par le bouddhisme, couteau suisse de la sagesse extrême orientale, afin de faire aller l’esprit là où il pense qu’il faut qu’il aille, la méditation et la concentration qui a le détachement pour but ( j’ai compris « rut » ), tel que le préconisa Maria, arrivée de l’extrême occident, comme si les antipodes se touchaient, alors que, inutile de le dire, tant en occident qu’en orient, l’esprit humain cherche résolument le bonheur pour panacée universelle.

But, rut, rutabaga ou chou-navet, on n’avait toujours pas beaucoup progressé dans notre quête, à savoir, comment distinguer l’esprit en bonne santé de l’esprit malsain, une besogne bien rude à abattre un dimanche matin, alors que lycanthropes et sorcières s’en occupent de préférence le samedi soir. Après tout, comme assura Diderot, « on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés » et, s’agitant sans cesse comme des méduses, les accrédités fabricants d’opinion n’ébranlent-ils pas partout les bases du bon sens ? L’auteur de « L’être et le Temps », le philosophe Heidegger, n’est-il pas accusé de compromission et ses thuriféraires de connivence avec les forces du mal ? Mélange de raison et déraison, le sage neveu de Rameau n’a-t-il pas chancelé dans ses principes s’abandonnant à la fascination du fou ? Le candide François Arouet, figure phare des Lumières, ne s’est-il pas laissé aller au commerce d’esclaves ? Combattant de la guerre du Péloponnèse en tant que simple hoplite, Socrate, le père du raisonnement logique ne fut-il pas accusé de corrupteur de la jeunesse et de mépris envers les dieux ? En écoutant ses accusateurs, le philosophe confia : « J’ai presque oublié qui je suis. Ils n’ont pas dit un seul mot vrai, mais Metelos demande ma mort. Soit. Moi, je demande une récompense, la seule qui me convient : être nourri au prytanée ».

Dans son rôle de casse-couilles, Nathalie ramena, elle, le poison de ses « dada », la bête à deux jambes et le paradoxe, persistant de surcroît à vouloir nous convaincre qu’avoir une bite est plus con que porter des bas résille. La lune, dans sa phase la plus bourrée, provoque des réactions tellement irrationnelles que l’on se demanda si l’on ne devait pas prendre ces interventions pour un effet lunatique et, condescendant, Victor, qui avouait venir là pour s’améliorer, s’interrogea sur le bien fondé de la cogitation. « Pour moi, dit-il, ça n’a rien à voir avec le corps ; je cherchais un lien entre la morale et l’esprit mais, si on est un peu fou, ce n’est pas grave ». Il nous déviait donc vers l’art de dénicher les fantasques effets lunaires, et il est notoire que l’on reconnaît la sorcière aux mauvais sorts ou à sa manière de chevaucher le balai et le loup-garou à sa pâleur, sa langue sèche ou ses yeux enfoncés. Ces esprits malfaisants furent depuis longtemps repérés par Ovide et consignés dans « Les Métamorphoses », puis remis au goût du jour par Joanne Kathleen Rowling et son « Harry Potter », l’adepte de poissons magiques que l’on peut identifier à la cicatrice en forme d’éclair qui lui orne le front.

Il fallait pourtant revenir au sujet et, plutôt que d’essayer de discerner l’esprit en bonne santé, attachons-nous, dirais-je, à démasquer les esprits malsains. Comment ? A leurs actes, certes, mais, quel critère pour en juger, si la raison peut tout justifier, autant le mal que le bien ? En fait, l’esprit produit de l’idée comme le foie fabrique de la bile ; bien qu’amère et associée aux manifestations de colère, celle-ci s’avère pourtant indispensable à la digestion des aliments. Aussi, face sombre de l’homme lorsqu’il se libère des contraintes que la civilisation lui impose, nos glauques pensées sont certainement sordides toutefois, les généreuses spéculations de l’entendement peuvent mûrir par une féconde réflexion nos préoccupations intellectuelles, tout en assurant notre précieuse survie.

Alors, comment reconnaître, Victor, un esprit en bonne santé ? A ses actions, ma foi, comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, l’homme sensé prenant, en plus, la sage précaution de ne pas mettre le doigt entre son tronc et l’écorce.

 

Sujet connexe : Où commence et où s'arrête la normalité ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. la ligne droite de la phase de la lune bourrée
Ecrit par Michelle. 09-02-2007
Il me semble qu'une notion est souvent revenu ce dimanche matin de février. La salubrité de l'esprit serait la conscience que nous avons de nos manques et faiblesses. ainsi, tel le funambule au clair de lune, nous pencherions du côté de la lumière ou du côté des ténébres, l'esprit sain étant représenté par cette corde raide mais vivante 'la vie, autre signe de l'esprit sain'.
J'ajouterais, pour enfumer un peu plus le sujet, que l'esprit sain est celui qui ose affronter réellement ses propres ténébres (lien d'ailleurs avec la notion de courage évoqué dans de précédents articles). L'autre polémique serait: comment reconnaitre ses propres ténébres: "paradoxe" 'voix off de Nathalie "deux jambes" et un 3e élement que je n'ai pas saisi: bite or not bite peut-être?

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