Pourquoi vivre, alors qu'on sait qu'on va mourir ?
Écrit par Marc Golsdstein   
18-02-2007

Nicolas Grimaldi (2004)J’avais lu sur une affichette laissée sur le coin d’une table au café des Phares qu’une conférence de philosophie aurait lieu à la Bibliothèque nationale de France le 13 février. Je décidais donc de sortir plus tôt du travail pour m’y rendre, et écouter Nicolas Grimaldi parler de la vie et de la mort, au cours de la première d’un cycle de leçons de philosophie proposé par Raphaël Enthoven. J’en reviens ébloui.

Que s’est-il donc passé ? Nicolas Grimaldi (74 ans) est quelqu’un qui non seulement vit ce qu’il dit – c’est peu de le dire, il a failli à plusieurs reprises tomber de son fauteuil… – mais encore, qui possède ce don précieux de dire simplement et non de simplifier, de rendre appétitif et non d’affadir, de faire comprendre l’essentiel sans gommer la complexité.

Comment savons-nous que nous allons mourir ? La question tombe d’emblée, brutale, aussi saugrenue que pertinente. La mort – à la troisième personne, ce n’est pas ma mort –, c’est d’abord ce qui arrive aux autres, c’est-à-dire un événement. Et en tant qu’événement, c’est quelque chose qui a déjà eu lieu. Donc, même si je sais que ma vie se consume petit à petit, ma mort n’est pour l’instant pas un événement, mais simplement un risque. En outre, rien n’est plus banal que la mort : nous vivons entourés d’innombrables vestiges laissés par les morts.

Comment se la représenter ? Comment se représenter la fin de toute représentation ? On ne peut pas. On ne peut qu’en avoir conscience. Or toute conscience attend. Toute conscience est attente. (D’où l’inquiétude qui taraude les vivants ; une inquiétude qui a pour horizon l’absolu et la mort.) Mais comme rien n’est tout à fait conforme à nos attentes – nous ne pouvons pas réaliser tous les possibles – la conscience de la mort nous oblige à faire un choix. Quelle sorte de choix ? Un choix entre quelque chose de l’ordre de la représentation et quelque chose de l’ordre de la vie. Le choix de la représentation est celui de l’image que nous donnons aux autres, vivre comme sur une scène de théâtre ; l’autre choix est de vivre sa réalité, car le monde de la représentation est toujours séparé de celui de la perception – de celui qui regarde –, donc toujours décevant. On ne peut se délivrer de la séparation « représentation / perception » qu’en transmuant tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons, en une réalité intérieure.

Et cette réalité est la vie. Et vivre est un plaisir. Le plaisir de se sentir vivre. Le plaisir est sa propre fin. Sentir, c’est sentir qu’on sent. La vie est réflexive. Lorsque le plaisir de vivre décroît, c’est que la mort s’insinue en nous et corrompt le goût de vivre. Ce qui ne laisse plus rien à désirer, c’est la plénitude de l’éternité. Alors, la mort n’est-elle pas une injonction de se précipiter à vivre ? Non, parce que la vie de l’hédoniste (du joueur, du sportif) se passe dans la quasi-inconscience. La vie dans l’instant (transe, orgasme, jouissance) anesthésie toute autre sensation. Il n’y a plus rien à attendre, c’est-à-dire plus de conscience. Or, la raison d’être du présent, pour tout être vivant, c’est son avenir. Le présent est de part en part hanté par l’avenir. Et on apprend à ne pas craindre la mort quand on apprend le sens de la vie. L’individu n’est qu’un médiateur : à travers lui la vie passe, au-delà du sens biologique. Cette vie a son propre sens. Le sens d’une vie, c’est son unité, c’est son but.

Selon la théorie aristotélicienne, toute vie animale contient son destin, son futur (l’entéléchie). Pour l’homme, cette détermination est aléatoire. Quel chemin prendre ? Quelle est ma place dans cette vie ? Ainsi, toute vie est « tendance à ». Tendance à se nourrir, à faire, à désirer, à détester, à se distraire… Or, il y a deux façons de se distraire. La première, pascalienne, est d’opter pour la futilité : aller à la chasse ou au bal, jouer aux cartes ou au ballon, en un mot s’occuper pour ne pas voir passer le temps. La seconde, est liée à la représentation – encore. Je vois bien la place qu’occupent les autres dans cette vie, mais quelle est la mienne ? D’où l’idée de devenir ce qu’ils sont, de devenir quelque chose d’envié, d’être perçu, d’obséder l’imagination des autres. Pour un petit enfant « aussi peu que rien », une personne que personne ne regarde, cette idée se traduira par « devenir quelque chose de visible » : un pompier, un curé, un militaire, un policier,… bref, un épouvantail.

Se distraire, mais de quoi ? de vivre ?... Ainsi paraît-il vain de chercher à vivre intensément la réalité charnelle du présent. L’inclination naturelle est plutôt de faire servir le présent à l’avenir. Les modes de vie crispés sur le présent tel le sensualisme, l’esthétisme et le dandysme – trois façons de vivre l’effervescence, l’incandescence du présent – font fausse route. Pour eux, ce qui est utile est méprisable, car utile à l’avenir et non au présent. Quand on prend la pause, on fait la pige à la mort : ceux qui mettent leur vie en danger (aventuriers, coureurs automobiles, cascadeurs,…) ont l’impression de mieux vivre le présent, sans avoir à hypothéquer un avenir qui n’existe pas. Ils ont l’impression d’arrêter le temps. Mais qu’est-ce que le temps sinon l’ombre portée de la vie sur elle-même ?

 

Écouter l'émission enregistrée par France Culture : partie 1 ; partie 2.

Sujet connexe : Quel avantage a l'homme de savoir qu'il va mourir ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Existence après la mort
Ecrit par Victor. 22-02-2007
Merci Marc pour ton résumé, tu as bien transmis ton éblouissement. Nous sommes partis de la BNF ce jour là par ce que la conférence était complète.

Je voudrais commenter sur la conscience de la mort. La conscience de la mort est très variable d’un pays à un autre. Pour certains pays asiatiques les morts occupent une place bien détermine dans des endroits à l’intérieur de la maison. A Bali par exemple, chaque matin ils sont salués avec de petites offrandes du riz, ils sont souvent sollicites par la famille en tant qu’ancêtres pour de conseils. Pour les Latino-américaines les morts sont aussi présents mais le mélange avec la religion chrétienne les a éloigne de la maison pour les confiner aux cimentiers. La toussaint est plutôt une fête de morts au Mexique, c’est l’occasion de rendre visite au morts et pic niquer sur les tombes avec ses plats préférés, question de leur faire plaisir. J’ai l’impression qu’en France comme dans la plu part des pays européens la mort est une sorte de tabou dont on préfère s’éloigner. Est-ce que la mort peut être considéré comme une sorte d’humiliation par ce que l’on devienne transparent aux yeux des vivants?

2. Pourquoi vivre alors qu'on sait qu'on va mourir ?
Ecrit par nadia. 22-02-2007
On ne sait pas qu'on va mourir! On pense qu'on a encore l'éternité devant soi et le temps, l'expérience n'y changent rien. Quant-à "vivre", je ne suis pas sûre que les hommes aient ce courage.... Probablement parce que cela suppose de rompre avec les habitudes, de prendre des risques non calculés, d'aller vers l'inconnu et de forcer le destin en payant le prix fort de la Liberté. Mes amitiés Nadia

3. le courage de vivre
Ecrit par Invité/Visiteur/arme. 02-03-2007
Si si, on sait qu'on va mourir, Nadia. Surtout quand on a un cancer. On ne pense pas "avoir l'éternité devant soi", on voit seulement que personne ne se décide à légiférer / l'euthanasie. "Pourquoi vivre alors qu'on sait qu'on va mourir ?". . . je crois qu'on vit toujours pour quelqu'un. Et tout le monde ne s'appelle pas Gilles Deleuze. Une des 2 ou 3 Armelles du café-philo.

4. vivre et mourir
Ecrit par Nadia. 03-03-2007
Je ne parlais pas de ceux qui souffrent dans leur chair d'une maladie mortelle! Eux seuls peuvent en dire "quelque chose" si tant est qu'ils puissent en parler. Pour ceux qui ont surmonté la maladie, la Vie prend une toute autre dimension. C'est un électrochoc, une prise de conscience violente de la fragilité de la vie mais... autant il est aisé d'imaginer la mort des autres,des "étrangers", autant il me semble impossible de se la représenter pour ceux qu'on aime profondément et encore moins pour soi. A dimanche ! Amicalement

5. pourquoi surs??
Ecrit par Invité/Visiteur amin. 11-04-2007
coment pouvez vous affirmer etre surs de mourir?certes on voit encore autour de nous mourir nos proches ,notre entourage ,le monde ...mais nous?en quoi pouvpons nous dire "oui ,c'est indeniable ,je mourrai"??? il n'ya aucune certitude a cela comme il n'ya aucune certitude que l'on soit nait.avons nus eu l'experience de notre propre mort??? l'experience de la mort d'autrui n'est en rien une preuve de notre propre mort.d'ailleurs si l'on tombe un seul instant dans le solipcisme il est aisé de comprendre ce fait:tout ce que je vois ,ainsi que la mort d'autrui ne sont peut etre qu'illusions alors comment puis je etre certaine que je vais veritablement mourir ??

6. Péché d'orgueil
Ecrit par Jeanne d'else. 03-09-2007
Chers filousophes bien aimés,
On vit justement parce-qu'on sait qu'on va mourir...
Et ceux qui ne veulent ( je ne vais quand même pas dire qui ne peuvent pas ) pas le savoir passent peut-être à côté de leur vie...
Tant mieux, car pendant qu'ils sont en osmose avec leur téléviseu,r j'ai la rue à moi tout seule...
Le mois d'août à Paris , c'est d'enfer.

7. pas si sure
Ecrit par Véronique. 10-09-2007
en l'espace de 1 an dans mon entourage une personne a réchappé à un AVC, une autre a eu un accident qui l'a conduite à être paraplégique et une autre vit avec un cancer. Moi aussi je pensais que d'avoir tutoyé la mort au travers de la maladie ou d'évènements aussi graves menait les personnes à prendre conscience de leur vie. Je pense que parfois effectivement cela a l'effet d'un electrochoc mais généraliser ce sentiment c'est créer le mythe d'une illumination suprême due à l'expérience.
Ces personnes n'ont pas changer, je ne les ai pa vu se transformer ou être plus "sages", elles se battent au présent et s'accrochent à leur passé. Il y a parfois des vivants qui sont déjà morts, la société actuelle incite-t-elle les personnes à être plus vivante ? Réussir sa vie ne serait-ce pas, mieux se préparer à la mort ?

8. Mourir!!! Késako!??
Ecrit par Darouèche Chadouli. 11-08-2010
Bonjour!
Pourquoi ne pas envisager la question à travers ce qui nous est accessible uniquement afin d'éviter certains décalages? Ainsi,
Répondre à:
- "pourquoi vivre" est à notre portée car empiriquement évaluable.
- "Alors qu'on sait qu'on va mourir!". L’objet de savoir est aussi vérifiable car accessible à notre pensée (par l'expérience ou par la théorie).
Par contre, nous n’avons aucun élément sur le "mourir". Posons donc la question de la manière suivante: "Pourquoi vivre, alors qu'on sait qu’ (un jour viendra où) on ne vivra plus?"... L'esprit est capable de m'informer sur ce que je vis et sur ce que les autres vivent, et même sur "ce que je ne vis plus" (non-vécu). L'esprit remplace le non-vécu par le "Rien", ou d'autres expériences conceptualisables.
La difficulté de « mourir » réside en fait, dans ce que nous acceptons que la mort induit inéluctablement l'interruption de la conscience. Ma question se pose alors de la manière suivante: "y a t'il une conscience dans la mort?!"
si oui! Nous est-elle accessible?

9. et alors ????
Ecrit par joel la suspente. 16-02-2015
le monde va mourir on s'en fout (=:

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