Raison et idéal
Écrit par Carlos Gravito   
05-03-2007

L'idéal - Louis Janmot (1814-1892)Dans le « Cratyle », Platon se réfère  aux « petites bêtes que sont les mots, car ils n’en font qu’à leur tête », et tout le monde est conscient que l’on ne peut pas compter sur eux pour orienter une quête spirituelle, les philosophes le sachant plus que personne, et pourtant ce sont les mots qui les font accourir chaque dimanche au café des Phares, comme ce 4 mars, où Gérard Tissier prit comme thème de débat « Est-il raisonnable de vivre sans idéal ? », proposé par Daniel et tiré d’une œuvre de Michel Lacroix (« Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable ? »), en présence de Caroline Lafarge, une journaliste de RFI, ce qui mit l’eau verbale à la bouche des intervenants.

Surgissant de nulle part, un drôle d’énergumène, revêtu d’un tee-shirt multicolore, fit alors irruption dans la salle, reprochant à tous « d’être assis, alors qu’il détestait les chaises et que la révolution les invitait donc à courir jusqu’à la victoire pour une présidente ». Sans le suivre dans sa course, Daniel introduisit donc le sujet, soutenant que « avoir un idéal parait suspect, voir dogmatique et dangereux ; des idéaux que l’on a chéri autrefois, comme le progrès, la liberté ou la démocratie, semblent aujourd’hui ringards et on se trouve sans idéal pour conduire une vie ».

La formulation était étrange, comme l’a bien saisi Marie-Sylvie disant « qu’appeler à la raison c’est déjà un idéal comme l’est aussi la volonté d’une vie sans idéal » toutefois, là-dessus, suivit l’égrainage de la noria d’arguments dont Marc fait l’inventaire dans son éloquent article sur le micro-événement, où ne manquent ni le Quichotte, l’Arthur, le Mandela et l’idéal du moi, ni l’Hitler, le Staline, le Ben Laden ou le moi idéal.

Résultat des courses. A en juger par ce que j’ai entendu, il n’y a pas de bonheur sans idéal et aucune vie raisonnable ne devrait s’en passer. Attention, nous a-t-on prévenus, ne pas confondre idéal avec mirage, croyance, utopie ou chimère ; justes et généreux, les idéaux, durables ou fugaces, parfumeraient le réel, satisfaisant des indéfinies exigences morales ou affectives et enrichiraient la pauvreté du possible, au point que leur évanescence signifierait une perte irréparable pour l’humanité.

Il faut croire que la raison cautionne chaque idéal, du chevaleresque au tyrannique, afin de n’en priver aucun du goût d’idéaliser sans lequel la vie serait une amère corvée parfaitement absurde, comme l’auraient été alors celles d’Esope, Empédocle, Héraclite, Sophocle ou Lao-Tseu qui, pris dans les banals aléas de l’existence, se réalisèrent avant que le concept n’émergea avec Euripide et, force est de constater que, mutants et inconstants, convertis en flous appeaux pour des bons sentiments, ces malins intrus des Lumières inversent souvent la donne et mènent à d’abominables désastres.

Parce que, idéaliser ce que l’on est capable de réaliser est une contradiction, rarement deux termes, raison et idéal, de catégories si divergentes, furent mis en réciproque corrélation. Certes, on doit des égards à la raison, mais celle des riches pousse dans le même sens que l’idéal des pauvres et, fatigués, les rêves, s’endorment les uns sur les autres, alors que les grandes œuvres de naguère furent conçues sans le concours d’un quelconque idéal, plus preuve de nos insuffisances et fragiles réalisations que de la rudesse de nos premiers balbutiements. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », dit Pascal, et les raisons du cœur, les idéaux et leurs promesses, se trouvent hors du champ de la raison ; elle cherche l’efficacité optimale dans le bien comme dans le mal et c’est ainsi qu’elle envisage le futur, alors que la promesse perd, petit à petit, une bonne partie de son contenu initial en constant amenuisement. Le rêveur se rêve lui-même puisque son idéal fait partie du songe ; la raison juge.

La raison a des raisons auxquelles le cœur se soumet, et je n’oublierai jamais l’idéaliste qui, habillé en jogging vert flanqué d’un tournesol sur la poitrine, courait pour sauver la planète et qui, trébuchant sur une bouteille en plastique abandonnée sur sa route, la ramassa d’un beau geste écophile. Puis, sans savoir quoi en faire, se ravisant, il la coucha là où elle était pour être parfaitement aplatie par la première voiture qui viendrait à passer. Après deux heures de tentatives d’apprivoisement des mots, la page était encore une fois tournée.

 

Dans le prolongement de ce débat, Radio France Internationale recevait le 8 mars Michel Lacroix, dans le cadre de l'émission « Les Visiteurs du jour » dont le thème était : Faut-il avoir un idéal pour être heureux ? Dans cette émission, on reconnaît les voix de certains participants des Phares... 

Écouter des extraits du débat : c'est ici.

Sujets connexes :

- Peut-on vivre selon son désir ? par Carlos ; par Marc
- Toutes les illusions sont-elles bonnes à perdre ? par Carlos ; par Marc

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. la ténébreuse
Ecrit par Aliette. 06-03-2007
une citation de G de nerval, que j'avais oublié dimanche:
"je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, le prince d'Aquitaine à la tout abolie, ma seule étoile est morte et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancholie..."
El deesdicadoo

2. Paradoxe
Ecrit par linda. 23-03-2007
Est-il raisonnable de vivre sans idéal ?
A première vue, cette question est un paradoxe ou un oxymore tant les termes raisonnable et idéal semblent antinomiques. Etre raisonnable serait se limiter à l’utile, au nécessaire, à l’économie de soi, sans excès ni passion. Dans ce cas, bien sûr, il faudrait vivre sans idéal, sans illusion, « être réaliste ». Si dans le monde contemporain, on a renoncé à la transcendance, à l’utopie, aux idéologies, parler d’idéal devient ringard ou dangereux. Faut-il alors se laisser porter par le quotidien comme une feuille au gré du vent sans repère ni direction ?
Certains revendiquent cette existence modeste, échappant à toute vanité mais renonçant à la liberté alors que dans nos sociétés d’autres expriment un idéal de force, de maîtrise, de domination, de toute puissance, de richesse, de gloire,etc.
Raison ou déraison dans tout cela ?

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