Du luxe
Écrit par Carlos Gravito   
25-06-2007

Vuitton en 2004 sur les Champs-ElyséesLorsque Christian Godin vient au café des Phares, personne n’est là par hasard et, le 24 juin, le sujet étant : « Le luxe, nécessité ou contingence ? » suggéré par Gunter, qui aurait dû être au service mais avait déclaré forfait, en bons soldats de Sophia, tout le monde s’apprêta à chercher des poux sur la tête du premier hédoniste venu car, le maître mot étant le luxe, on n’avait pas à se gêner.

- Cela devait se passer au « Printemps », observa Christian Godin de prime abord, pourtant, l’annonce du débat ayant fait à lui seul l’effet marketing recherché, il a finalement été annulé.

Attribuant étymologiquement le mot à « luxer », disloquer, désaxer, et au signe voisin « luxuriance » et même « luxure », un des sept péchés capitaux condamnés par l’Eglise, l’orateur a ensuite fait remarquer que, le thème étant traversé par des questions et appréciations diverses, il y avait à considérer dans le luxe une réalité objective (constatée) et un jugement (appréciatif) de valeur du bien (le juste, profitable) et du mal (l’injuste, non profitable), c’est-à-dire, distinguant le besoin (boire, par exemple, afin d’éteindre la soif) de l’envie (boire une boisson particulière, ce qui, excédant la simple soif, peut être considéré superflu, un luxe par conséquence). Christian Godin poursuivit rappelant qu’une telle définition, rigoriste, ne colle à aucune société, car toutes vivent au-delà de cette conduite, en raison de l’importance qu’elles accordent à la fête, occasion de somptueux gaspillages. Tous les groupes humains dédient, en effet, le surplus de leur production à la religiosité, à l’art, à la fête et à l’armement.

- Le luxe est donc partout et l’existence humaine est inconcevable sans lui, précisa l’animateur, ajoutant que le XVIII siècle avait fait un bond exponentiel des excédents dus à la révolution industrielle et que le XIX se révéla comme celui de l’abondance des utopies socialistes, en dépit de leur mise en question par la Philosophie des Lumières, exacerbée de surcroît par les courants antagonistes de Voltaire et de Rousseau. Il conclut, enfin, faisant mention des importations venues alors de l’outremer qui devinrent un superflu nécessaire pratiqué aujourd’hui à l’échelle mondiale.  

Au carrefour de la métaphysique et à la lisière de l’entrechat, on assista alors au flot des interventions contenues jusque là, à commencer par « le besoin de sécurité en tant que luxe », et Nathalie nous a fait même un caca nerveux ; regrettant que « l’Hommmme !!!, maître du monde, oublie la joie et le rire », elle accusa Christian d’« accaparer la parole de façon manipulatrice ». « L’accomplissement du désir menant à la mort, nous dit l’un, qui nous assure que derrière le désir d’être heureux ne se cache pas la pulsion de mort ? » Question réfutée aussitôt par un autre, « assurant que le luxe c’est le temps occupé et pas le temps mort », à quoi, un autre encore répliqua : « Si le désirable est ce que l’on n’a pas, comment en assouvir toute l’humanité ? » L’animateur fit alors savoir que, « remplaçant ‘le salut’ du moyen âge, ‘le bonheur’, inscrit déjà dans la constitution américaine, est devenu ‘une valeur nouvelle en Europe’, comme l’avait clamé Saint Juste », et « la morale de la vie devint dès lors la recherche du plaisir et le rejet de la souffrance, ce qui impose un calcul utilitariste de la part de chacun et donne tout son sens à la notion de « consumation » de Bataille, le prestige provoqué par la dépense ».

La profusion de biens et leur ostentation montrant la surface des choses, sans rien changer, en somme, à leur insuffisance et à la misère, c’était à ne rien comprendre entre la nécessité et la contingence. Alors que l’on constate que le SMIC est calculé à partir d’une liste de produits considérés nécessaires, on affirme de même que le luxe est une nécessité ; il correspondrait à une part de rêve et illusion dont nous avons tous besoin (un bol de riz au Darfour étant un luxe bien qu’une louche de caviar à New-York ne soit pas vraiment  indispensable), sans parler, entre autres, des T-shirts de marques faits en Thaïlande pour un euro (effet d’une hasardeuse nécessité) et vendues en Europe pour quatre cents (primordiale contingence de l’argentier).  Le luxe posant la question de la raison d’être de l’indispensable, nécessité fondamentale de l’existence humaine, il fallait se demander que comprend-on, finalement, sous ce terme. Quelque chose de mauvais goût ? Un ressort de la séduction ? L’assouvissement de ses désirs, la tune, les grolles, le falzar, le tiercé et autres martingales ? Il y en a qui disent que c’est avoir un toit et boucler les fins de mois, d’autres que ce sont les œuvres d’art et les petites joies du quotidien sans être malade, d’autres encore que c’est acheter ce que l’on a envie sans regarder les étiquettes ou claquer des doigts et tout avoir en haut de gamme : des lunettes de soleil Ray Ban, un sac Louis Vuitton, un foulard Hermès, une cravate Dior…

Je m’en doutais bien et je vais vous dire. Perdu, un jour, et complètement assoiffé dans les sables du désert, un aventurier a soudain entrevu un marchand auquel il demanda de l’eau, lui offrant pour cela tout l’argent qui lui restait. « Je n’ai pas de quoi vous désaltérer, s’excusa le colporteur, mais je peux vous vendre, pas chère, une de ces cravates griffées que j’essaye de brader ». « Non, non ; moi, je ne cherche qu’à boire ». « A quelques lieues d’ici vous avez une belle oasis », informa le commerçant. En effet, exténué, notre homme trouva enfin la palmeraie où se levait une agréable auberge de luxe et il se précipita vers le portier, lui suppliant de le laisser entrer pour boire juste un verre d’eau. « Vous avez une cravate ? », lui demanda l’autre.

Moralité. Alors que l’insatisfait cherche à combler son « ça », le boutiquier brique quelque camelote pour gagner son « son », et je pense, pour conclure, que l’« homo sapiens-sapiens » a triomphé du Neandertal  pour avoir été plus malin que lui, lui faisant croire que tout ce qui brille est de l’or.

 

Sujet connexe : Tout ce qui s'achète n'a pas de valeur par Carlos ; par Marc

 

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1. Pourquoi donnons-nos du prix à ce qui est cher ?
Ecrit par Gérard Tissier. 27-06-2007
Parce ce qu'un chose est désirable parce que nous la désirons et parce que nous ne saurions désirer ce que nous avons déjà.
Si désirer c'est renoncer, c'est bien ce qui est cher qui nous renvoie à cette tension ou nous protège de nous-même en installant de la distance entre nos rêves et le réel. Why not ?

2. en période de disette, le luxe fait recette
Ecrit par Nadia. 28-06-2007
Cet adage improvisé est, malheureusement, une réalité économique. Le luxe est finalement affaire de goût même si la définition officielle le rattache à l'aspect matériel: l'orfèvrerie, la passementerie, les parfums, les automobiles, les avions personnels........ Il est vrai que l'aisance matérielle donne accès au raffinement si la personne a un sens inné de l'esthétique sinon ça en devient grotesque.Il s'exprime parfois par une certaine profusion qui frise le ridicule, par l'ostentation, signe d'une grande "misère" intellectuelle, affective.... Malgré ce que je viens d'écrire, je suis d'accord avec Voltaire lorsqu'il affirme : " le superflu, chose très nécessaire". Les artistes que je reçois depuis plus de 20 ans ont besoin d'assurer leurs arrières pour continuer à créer sinon l'angoisse devient trop forte et paralyse toute activité créatrice. Le vrai luxe, c'est avoir du temps pour écrire ses Pensées comme Pascal qui n'aurait certainement pas pu le faire si il n'avait pas été rentier. Le temps consacré à la rêverie, à la méditation, à un art, à la politique.......et non consacré à la course effrénée au "fric" selon l'adage ultra-libéral " travailler plus,pour gagner moins"(petite variante personnelle). Les Politiques l'ont bien compris, la majorité de la population doit consacrer l'essentiel de son énergie à un mirage dans le désert, à faire autre chose qu'à s'instruire, à Penser. Bonne journée à tous Nadia

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